ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #56

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Pour le dernier atelier d’écriture de Leiloona avant l’été, J’ai une surprise…

Un quatre mains avec Ludovic Lecomte, ami, musicien et écrivain chez Ella Editions, auteur d’un recueil de nouvelles « Partir, revenir, rester » et de deux romans merveilleux Aujourd’hui est un beau jour » et « Si par hasard » que je vous invite à découvrir si vous ne les avez pas déjà lus tous les trois.

Cette main tendue nous a permis de nous retrouver dans le plaisir d’écrire ensemble.

Voici notre texte, n’hésitez pas à y laisser un petit mot en commentaire en dessous…

Pour voir tous les textes, c’est ici !


 

Comme chaque soir, elle passa la porte de l’appartement, jeta son sac sur le sol, retira ses chaussures sans les dénouer et se laissa tomber dans le fauteuil de lecture, le sien, qui porte la marque de son corps à force d’heures lovée à l’intérieur, pour suivre les aventures des héroïnes de papier. Elle ouvrit négligemment les deux premières enveloppes, factures et autres prospectus inintéressants. Elle avait repéré la dernière enveloppe, à l’adresse manuscrite, une écriture serrée et nerveuse qu’elle ne connaissait pas. A l’intérieur, une simple photo qu’elle prit d’abord pour une carte postale… mais qui n’en était pas une. Une vraie photo, argentique, sans mention aucune, ni date, ni mot… une simple main…
Une main d’homme, dans la force de l’âge, tendue vers l’horizon, vers les montagnes, vers le ciel rosé d’un petit matin plein de promesse. L’herbe mouillée devrait s’accrocher à ses bottes, mais la photo ne le montrait pas. Pas davantage son visage. Ni la nature qui l’entourait. Elle devinait pourtant son intention : Dans sa main d’homme sans âge, il protégeait de ses doigts et de son espoir une poignée de terre riche, gorgée de soleil, de vie, mais asséchée par une saison sans eau. Ses pieds n’étaient pas mouillés et la canicule qui devait sévir ne permettait plus de nourrir ses récoltes. Pourtant, dans son geste convaincu et fier, elle reconnaissait l’espoir d’un homme qui demandait à la nature de l’aider encore une fois. A moins qu’il ne s’adressa directement à elle. Mais qui était-il, et qu’aurait-elle bien pu faire ?
Elle déposa la photo sur la table, retourna l’enveloppe, y cherchant un nom, un signe, un cachet de la poste… mais ne trouva rien qui lui indique qui pouvait lui envoyer cette photo. Fatiguée, elle décida de ne pas se poser plus de questions, de ne pas chercher de messages. Le temps filant, elle oublia la photo, cachée sous le reste du courrier et quelques uns des romans de sa PAL.

Jusqu’à ce qu’une nouvelle lettre lui parvienne, elle aussi impossible à identifier. Elle ne contenait pas de photo cette fois, mais quelques mots manuscrits, de la même écriture serrée et nerveuse :

« Tu m’y rejoins? » 

Elle resta un moment silencieuse, les doigts crispés sur le papier, sans pouvoir le quitter des yeux, ni détendre son geste. Et si…
Mais, où, quand, pourquoi ? Qui la tutoyait ainsi avec tant d’évidence ?
Qu’est ce que ce « Y », symbole d’un lieu qu’elle aurait dû reconnaître sans réfléchir?
Et cette absence de signature, cet aveu de proximité avec un inconnu intime, se pouvait-il qu’il soit en vie ?
Tous ces signes troublants marquaient l’évidence.
Et si c’était lui ? Avait-elle besoin de douter davantage ? D’éviter d’y croire, de craindre un nouvel échec ?
Avait-elle le droit de rêver à ce possible là, après tout ce temps sans nouvelle ?
Même si l’adresse restait incertaine, l’écriture inconnue, l’expéditeur ne pouvait être que lui. Son insistance discrète n’aurait souffert aucun refus. Comment y résister? Que faire si elle se trompait et si cette invitation lointaine n’était pas de celui qu’elle espérait ?
Son fauteuil de lecture ne portait plus que la marque de son corps. Il supportait à présent le poids de ses regrets et la force de son espoir.
Pouvait-elle oser enfin ? Ses mains commençaient à trembler, tandis que son esprit partait déjà le rejoindre. Fallait-il oser libérer ses mouvements et l’y rejoindre complètement…

Elle se leva du fauteuil, pleine d’un élan nouveau, d’un espoir renaissant, saisit une chaise sur laquelle elle grimpa.
Sur le haut de l’armoire sa main fouilla à l’aveuglette. La boite n’avait pas bougé, seule la poussière et les années en cachait la teinte bleutée. À l’intérieur, elle y trouva la clé, la contempla lentement, se laissant submerger par la vague du souvenir qui montait.
Finalement elle l’enfouit au fond de sa poche, descendit de sa chaise, griffonna à la hâte à l’attention du voisin ces quelques mots :

« Je pars quelques jours, peux-tu nourrir le chat? »

qu’elle glisserait dans sa boîte aux lettres en passant, claqua la porte derrière elle, n’emportant rien que l’espoir de ne pas s’être trompée…

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #54

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Bonjour ! Voici une jolie photo de Vincent Héquet chez Leiloona !

Evidemment elle ne pouvait que m’inspirer.

Voici mon texte. N’hésitez pas à y laisser un petit mot en commentaire sur mon blog.

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Légère, transparente, fondue, brumeuse : elle danse dans ce hangar, sautille, virevolte, et ne se cache plus. Personne ne la voit. Elle ne se voit pas non plus.

Un courant d’air pourrait vous surprendre. Oui. Comme une chaleur. Un souffle au cou, peut-être. Une douceur. Elle tourne sur son corps, laisse flotter ses cheveux, les bras grands ouverts, elle court à son destin, infini, lumineux.

Depuis des lustres qu’elle flotte là, sa silhouette s’élance dans la pièce, sans plus savoir pourquoi.

Ils sont bien venus la chercher. Ont essayé de le lui expliquer. mais elle n’entend pas. Pour l’instant, elle ne les voit même pas. Une vague rumeur peut-être, pas plus que cela. Elle veut danser ici sans raison, sans réponse aux pourquoi.

Un mauvais coup, un accident, une erreur bête, ça surprend. Elle ne sait pas qu’elle doit partir. Elle s’étire dans le hangar, sautille, virevolte, et ne se cache plus. Elle ne craint pas la vie. Il faut attendre que le temps soit venu pour elle de comprendre. De ne plus voler, de ne plus rester, mais d’avancer clairement vers une autre vie,  juste sa lumière, son âme légère et guérie.

Le temps n’est pas venu. Le temps n’existe pas. Le temps se prend, il ne se perd pas. Alors, laissons la danser dans ce hangar, sautiller, virevolter, être heureuse, et en paix.

 

 

 

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #53

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Je n’étais pas revenue ici depuis début septembre. Mes premiers écrits sont donc pour cette 53ème expérience des ateliers d’écriture de Bric à Book/Leiloona. Avec une magnifique photo de Julien Ribot. Voici mon texte. N’hésitez pas à y laisser un petit mot en commentaire sur mon blog.

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Paris Notre-Dame

Lorsque je vous vois ainsi, Belle-Dame illuminant Paris, qui vous illumine à son tour ;

Lorsque je vous sais ainsi : nourrissant l’obscurité de vos courbes et de vos mystères;

Lorsque je me rappelle votre histoire, Dame-Courage, contenant en votre sein les histoires de nos pères;

Lorsque je sens l’effervescence à votre pourtour, Élégante-Dame, imposante et fière;

Lorsque j’admets que la folie des hommes a mis des siècles à vous créer, alors qu’une autre de leurs folies prendrait quelques secondes pour vous briser ;

Lorsque j’admire votre beauté, devant elle je m’agenouille en toute humilité;

Je ne peux que me taire et prier.

Qu’importe ma religion, qu’importe si j’en ai une, qu’importent mes convictions;

Je prie pour eux, vous, moi, nous. 

Pour ici, ailleurs, l’univers, le tout.

Je vous prie avec ferveur Notre Mère, Notre-Dame.

En vous je prie, pour l’avenir de la vie, 

Si loin ou juste ici, à Notre-Dame de Paris.

 

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #52

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Pour fête la rentrée littéraire, les éditions Calmann-Lévy ont proposé à Leiloona un projet fou : allier notre atelier d’écriture à une masterclass qui aura lieu au Labo des Histoires avec Donato Carrisi, l’auteur du Chuchoteur, le lundi 5 septembre !

Le concept est le suivant : à partir de la couverture de son nouveau roman La fille dans le Brouillard, nous écrivons un texte, publié aujourd’hui, le lundi 29 août, et Leiloona effectuera un tirage au sort pour savoir qui participera à cet atelier d’écriture avec Donato Carrisi !

Allez c’est parti. Voici mon texte. N’hésitez pas à y laisser un petit mot.

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La nuit me glace. Noire et froide, elle me couvre et me paralyse. Elle ne laisse rien au hasard. Aucune chance à la lumière ni à l’espoir. Noyé dans son épaisseur, j’avance lentement, difficilement. Le vent me freine et me coupe. Tout m’oblige à renoncer. Je ne renoncerai pas. La nuit me connait bien mal. Sa lune douce et claire m’a souvent entendu prier, souvent vu l’admirer, m’entêter à rêver et à espérer. Elle devrait savoir que je n’abandonne jamais.

Je l’ai vu, je veux la retrouver. Je dois vous parler d’elle. Si je ne le fais pas, qui le fera ? Ne pas l’oublier. Je dois écrire ce dont je me souviens pour la voir vivre encore près de moi. Si proche. Les mots s’enfuient de ma mémoire. La maladie me fait perdre la raison, les mots, la logique. Mon cœur, lui est sain et sauf ! Il se souvient de tout. Bientôt je ne pourrai que ressentir son manque, la cruauté de ce vide qui broie ma vie, mais je n’aurai plus de mots pour l’exprimer. Vous parler d’elle avant que je ne sois plus capable de le faire, c’est ma priorité.

Et puis, la vieillesse… Personne n’écoute plus un vieil homme froissé par la vie. Mon amour a 20 ans. Mon amour est sans âge. Mon amour est un môme futile, emporté, innocent, qui court dans les prés, dans les forêts. Dans les champs. Ne voyez-vous pas que je ne suis qu’un enfant ?

Toutes les nuits, je la cherche. Ici, là, je la cherche à en crever. Mais quand le soir est brumeux, quand l’obscurité s’enfume, alors je m’enflamme. C’est durant une nuit comme celle-ci que je vais la retrouver. Car c’est ainsi que je l’ai perdue.

Je marchais. Droit devant. Pourquoi ? Vers quelle destination ? Je ne sais plus. Quelle importance ? Je marchais droit devant. Le brouillard bouchait la vue, mais ce chemin, je le connaissais bien. J’avançais du haut de mes trente ans, fort, impétueux, sûr de moi, de ma route, de mon destin. Mes jambes portaient mon corps et mes désirs, mon cœur battait pour l’avenir. À trente ans tout est possible. Je peux le dire maintenant. À quarante, à cinquante, à soixante aussi. Mais je ne le savais pas. Pour moi, à l’époque, la vie s’arrêtait là.

Perdu dans mes pensées, dans mes idées, je l’ai bousculée. Je ne l’ai pas vue arriver. Elle m’est tombée dans les bras. Un parfum de jeunesse, de savon, de rose et de lilas. En tombant dans mes bras, mes mains ont frôlé ses bras. Doux, tendres, une caresse, un frisson. Sa respiration sur ma joue m’a tenu en arrêt. Une brise sur ma peau. Son ventre sur le mien. Sur mon coeur, ses seins… Mes yeux ont accroché les siens. Verts, profonds. Deux puits sans fond, transparents, inquiétants, agités. Sa bouche s’est entr’ouverte, j’ai espéré un baiser. Je ne savais plus qui j’étais. J’ai espéré un baiser, mais elle s’est reculée. A étouffé un petit cri, s’est excusée. Ses cheveux longs dansaient sur ses épaules, une mèche chatouillait son menton, j’aurais aimé qu’elle me frôle à mon tour.

Ses mains taquinaient le tissu de sa robe. Elle me sourit, s’excusa encore et partit. Je l’ai suivi. Je n’aurais pas dû, je sais, mais je l’ai fait. Je l’ai suivi. Son pas s’est accéléré. Non. Pas pour m’éviter. Pour tomber dans les bras d’un homme. De celui qu’elle espérait. Alors j’ai reculé. Elle l’a embrassé. Mais tout en fondant ses lèvres sur les siennes, c’est moi qu’elle regardait. C’est à moi qu’elle l’offrait, ce baiser. Ils se sont regardés, ils ont ri. Enlacés, ils sont partis. Le brouillard les a engloutis. J’entendais encore ses talons, son rire. Je devinais le reste. Blessé.

Ma vie est passée. Parfois j’ai cessé d’y penser, mais je ne l’ai jamais oublié. Si j’avais été plus courageux, je l’aurais abordé, je lui aurais dit de m’aimer.

Voilà. Ma vie s’en est allée. Aujourd’hui je n’ai plus rien que son parfum, la mémoire de son souffle, de son sourire, de ses lèvres sur celles d’un autre et de ses yeux dans les miens.

 

 

 

 

 

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #51

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Pour cette semaine, Leiloona nous offre une photo de Claude Huré.

Evidemment elle ne peut que me parler. J’espère que vous aimerez ma proposition sur ce voilier.

N’hésitez pas à y laisser un petit mot.

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Tout va bien. Et bientôt, tu vas voir, tout ira encore mieux.

La galère dernière nous, on l’aura, notre maison de pêcheur surplombant l’océan, notre vue sur l’amour. Nous vivrons les changements comme ces couleurs qui dansent sur la toile du ciel. Nous ne craindrons plus le pire, nous attendrons, sereins, les virages de la vie. Car tout sera bien.

Il y aura du rouge, du vert, du jaune, des couchers de soleil, c’est tellement beau, toutes ces couleurs, tu ne trouves pas ? Elles sont magnifiques. Je ne me lasserai pas de les regarder. Je fermerai parfois les yeux, juste pour mieux sentir la mer me parler. Et quand je les ouvrirai à nouveau, ils s’accrocheront sur ce petit bateau, sa voile rouge et sa liberté. Je le saisirai au vol et je ne le quitterai plus.

Quand il voguera sur ces eaux-là, c’est que tu seras à sa barre, heureux capitaine à changer de bord, à danser sur la vague, à glisser, à nager, à vivre !

Et je m’endormirai enfin avec toi, chaque nuit de ma vie, Dieu comme j’en rêve !

Chaque jour ensemble, nous aurons tout. Un voilier, une vue, nous.

 

 

 

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #50

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Bonjour à tous, Vive le lundi  !

Voici ma participation à l’atelier d’écriture de Bric a Book, sur une photo de Leiloona.

Il s’agit de ma 50ème participation, et c’est bien l’une des meilleures choses que j’ai commencée voici un an et demi.

Merci Leiloona pour ces 50 semaines d’écriture et de bonheur 

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Bien sûr, le ciel est gris, noir par endroit, les nuages manquent de nous tomber sur la tête. Le ciel pourrait être bleu. Mais il ne l’est pas. La vue ne donne pas sur la mer, les murs sont sales et la vie pas toujours rose. Bien sûr.

D’accord, tu peux regarder la télévision, écouter la radio, te tenir au courant, râler, te rebeller, refuser ou accepter, te battre contre, te battre pour, te désespérer ou y croire à nouveau. Tu peux refuser ces informations, tous ces tarés qui détraquent le monde. Tu peux pleurer sur ton sort, envier celui de ton voisin, ne pas supporter la réalité, ou vivre dans un rêve. D’accord.

Je veux bien te voir tout critiquer, ou tout accepter, que tout soit prétexte, rien ne soit de trop, que tu t’emballes pour n’importe quoi, que tu t’enflammes pour le moindre mot. Je veux bien.

Tu peux tout me dire, presque tout me faire, tu peux même te taire. Oui, surtout ça, tu peux le faire.

Mais tu ne m’empêcheras pas de m’arrêter un instant, quel que soit le lieu, quel que soit le moment pour regarder l’arc-en-ciel, que m’offre le temps. Quand il en vient un, tu peux bien râler le reste de ta journée, mais là tu te tais. Je me pose là, je le regarde tranquillement. J’essaye de distinguer toutes ses couleurs en prenant mon temps.

Ça ne te plait pas ? Il faut aller plus vite ? Non, là je ne bougerai pas. Que veux-tu, c’est bien malheureux, oui. Mais c’est comme ça.

ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #49

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Bonjour à tous, Vive le lundi  !

Voici ma participation à l’atelier d’écriture de Bric a Book, sur une photo de Leiloona.

Ce texte est plus long que mes textes habituels, mais je me suis laissée porter par l’histoire. J’en aurais bien fait le point de départ d’une nouvelle ou d’un petit roman…

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JEAN DE LA LUNE

Les trois dernières saisons ont laissé des traces de leurs passages : des arbustes morts gelés se figent dans le vent,  des feuilles jaunes tapissent le sol, de la mousse grignote les dalles, tandis que des herbes folles s’accrochent aux murs de la maison. Et pourtant les rosiers fleurissent, la glycine se laisse aller de tout son long et s’écroule sur la barrière. Personne n’a entretenu le jardin depuis mon départ. En avançant, j’évite d’écraser les plantes. Je fais même attention aux mauvaises herbes.

Sur la pointe des pieds, je me dirige jusqu’à la porte entr’ouverte. Je la pousse. Elle est lourde et couine comme une souris. Personne ne l’a huilée non plus. Quand je suis absent, ici rien ne se fait. Et pourtant les volets sont ouverts, une fenêtre laisse courir un courant d’air qui me chatouille le cou. La poussière est faite, rien à dire, rien ne traîne. Un vieux 33 tours habille l’ensemble d’un « How High the moon » de Chet Baker qui me ravit. Une odeur de café finit de me détendre. J’appelle mon oncle Jean, mais il ne répond pas. Je recommence, sans réponse. Du café fumant dans une tasse, me voilà parti dans le salon, vers cette musique que j’aime tant, lorsque mes yeux se perdent dans le coin de la pièce…

Les bagages de mon oncle sont prêts. Aucun doute là-dessus. Un gros sac en cuir usé plus que possible, deux valises et une malle. Ses clubs de golf, il part pour un long moment. Mais où peut-il aller avec tout cela ? Et qui va le conduire ? Lui porter ses bagages ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Des pas derrière moi et l’arrêt brutal de la musique,  finissent de me sortir de ma rêverie. Oncle Jean arrive, sifflotant et joyeux, son chapeau de paille sur la tête, un sécateur à la main, son grand tablier bleu noué autour de sa taille et ses bottes aux pieds.

–Ha ! Christian ! Tu es là, très bien ! En t’attendant, j’étais parti au jardin pour cueillir quelques roses pour Odette.  Comme elle va s’occuper de la maison et du courrier, je peux bien faire ça. Bon. Je pose tout ça et on y va ?

Et le voilà parti, sans attendre ma réponse, à marcher à rythme décousu, décalé et appuyé vers le grand escalier. Il semble se précipiter, mais risque de tomber.

–Mais où va-t-on, mon oncle ?

Lui dis-je en lui attrapant le bras un instant avant qu’il ne s’écroule sous son poids.

–Tu n’as pas eu ma lettre ?

– Vous voulez dire le message que vous m’avez laissé pour savoir si je venais ? Celui-là, je l’ai reçu, c’est pour cela que je suis là, mais je n’ai reçu aucune lettre, Oncle Jean.

–Tu m’étonnes mon garçon, je t’ai écrit le mois dernier pour te demander de m’accompagner. Je ne suis pas fou, quand même ! Ah ! tu as pris un café tu as bien fait.

–Je sais que vous n’êtes pas fou, mais je ne l’ai pas reçu.

–Tu as eu mon message, donc tu es là, donc tout va bien ; on y va !

Et le voilà reparti, à avancer d’un bon pas, complètement déséquilibré sur ses jambes tordues, arquées, imprécises, mais jamais indécises. Il avance coûte que coûte. Toujours ! Un exemple cet homme-là. Heureusement, j’ai encore des réflexes. Je l’intercepte et je le stoppe. Il se fige, me fixe et attend que je parle. Enfin !

–Oncle Jean, je ne suis au courant de rien. Expliquez-moi, voulez-vous ? Où allons-nous ?

–Très bien. Je recommence.

Il soupire, retire son chapeau de paille, fronce les sourcils, se rapproche de moi et entame son explication, d’une voix sourde, très lente et très grave…

–Nous partons sur la lune, mon enfant ! N’as-tu pas remarqué ? Elle nous appelle ! elle se rapproche dangereusement actuellement, mais il ne faut pas la laisser nous percuter, alors je dois aller sur sa face obscure pour la freiner et l’empêcher de rencontrer la terre, tu comprends ?

À ce moment, Odette arrive. Comme un miracle, le soutien qui me manquait. Elle l’entend finir sa phrase, mais sait très bien de quoi il parle.

–Bonjour, Christian, je voulais vous appeler, mais il ne me laisse pas une minute ce vieux fou ! MONSIEUR JEAN, VOUS N’ALLEZ NULLE PART ! LE MÉDECIN A DIT QUE C’EST DANS VOTRE TÊTE, VOUS COMPRENEZ ?

–Arrêtez de crier ainsi, Odette, je ne suis pas sourd ! Mais que vous êtes sotte. Vraiment ! Et sans amélioration en trente ans de service dans la maison, quand même faites un effort, allons !

Il se retourne vers moi et se remet à chuchoter :

–Ne l’écoute pas, Christian, on se moque du médecin, on se moque d’Odette, on se moque de leurs satanés traitements et de tout le tintouin. J’ai tout préparé, on prend ta voiture et on y va, qu’en penses-tu ? On va s’amuser, tu ne crois pas ? Comme en 1926 quand je courrai gamin avec ton grand-père, tu te souviens ?

–Je n’étais pas né, mon Oncle.

–Oui, c’est vrai, je perds la tête, moi. Ton frère était né à cette époque,  mais pas toi. Bon raison de plus, on y va ?

Forcément, Jean, le frère de mon grand-père, mon grand-oncle chéri, que j’ai toujours connu loufoque et un peu barré, du haut de ses 103 ans a perdu quelques morceaux de sa raison. Évidemment. Je n’ai pas de frère, mais je ne luis dirai pas. Il garde la santé, l’espoir, le courage et l’envie, c’est bien l’essentiel.

Je réfléchis quelques instants, je prends mon temps. Mais pas trop, il n’en a pas tant.  Je vois ses bagages bien rangés dans l’entrée, qu’il a dû faire seul cette nuit, en l’absence de sa fidèle aide. Je vois les étoiles dans ses yeux. Son vieux corps prêt à bondir. Je vois Odette qui attend une réponse sensée de ma part, inquiète.

–Vous voulez y aller mon oncle ? On y va, c’est parti, je charge tout ça dans ma voiture, mais vous m’indiquerez le chemin, n’est-ce pas ? Je n’y suis pas allé souvent, moi sur la lune !

–Mais oui, mais oui. On y va ! Parfait, prends les clubs aussi, on ne sait jamais. Je me souviens d’un ami de la lune qui jouait au golf admirablement, dans le temps, t’ai-je déjà parlé de Xéron ? Il est charmant, tu verras. Tu n’as rien contre le vert ? Il est tout de même très vert. Pour un habitant de la lune ça déroute, on les imagine toujours très blancs. Mais il faut garder l’esprit ouvert mon gamin. Tu ne crois pas ? Pas d’idées préconçues. Surtout, pas d’idées préconçues. C’est grâce à cela que je suis en pleine forme : je ne suppose rien, je ne m’interdis rien, je me laisse faire, je me fais confiance et chaque jour un cigare et un petit verre de vin, et tout va bien. Ça me rappelle le jour où j’ai rencontré Marguerite. Ah, Marguerite, attends que je te raconte comme elle…

 

Tout en me racontant comme elle… Il pose son tablier, son chapeau, son sécateur, sur le meuble de l’entrée, donne les 3 roses à Odette avec une grimace, elle hausse les épaules, lève les yeux au ciel, mais le laisse faire. Comme toujours.  Et tout en me racontant son amour fané, il se prépare à m’accompagner. Je charge ses bagages, il s’accroche à mon bras. Et nous partons ensemble.

Vers la lune.

Vous ne me croyez pas ? Faites comme vous voulez, mais si vous continuez à ne croire en rien, vous oublierez de vivre bien…