ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #37

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Bonjour et bonne semaine à tous !

 

Je n’ai pas participé à un atelier de Leiloona depuis fin novembre. Je suis vraiment heureuse de revenir cette semaine.

Pour voir tous les textes,c’est ici ! et le mien, c’est là, juste en dessous :


 

Devant l’océan, un jour d’hiver 2016

J’ai choisi un bel hôtel pour ma dernière nuit ici. La baie vitrée ouverte sur l’océan me rend l’illusion d’un avenir. C’est de là que je veux t’écrire.

J’ai toujours aimé la mer. Souviens-toi comme nous nous sommes aimés posés sur ses vagues, nageant dans ses eaux, l’admirant de ses rochers, blottis dans les bras de l’autre. La mer est le symbole, l’origine et la fin de tout.

C’est étrange de n’avoir plus de souffrance. Je n’ai plus mal, mon cœur ne me pince plus, mes poumons ne me tirent plus, mon corps ne me précipite plus. Je suis anesthésiée. Enfin.

Mon patron ne peut plus me demander toujours davantage de temps, davantage de stress, davantage de soucis, sans me valoriser, sans m’augmenter, jamais, sans reconnaitre la charge qu’il m’impose. Il ne me regardera plus avec mépris et fausse compassion. Plus jamais je ne lui dirai merci quand j’aurai voulu lui dire non.

Ma banquière ne peut plus me demander de combler un découvert avec l’argent que je n’ai pas. Elle ne peut plus me bombarder d’agios, de frais de dossier, de lettres recommandées, alors qu’avant tout cela, déjà, je ne pouvais plus payer. Je ne peux plus trembler quand mon téléphone affiche son numéro. Quand j’ai le courage de décrocher et qu’elle me parle comme à une enfant.

Mes parents ne peuvent plus me refuser un prêt parce qu’à mon âge ce n’est pas normal que je ne m’en sorte pas. De leur temps on était quand même plus responsable. Ils ne peuvent plus me le reprocher. Ils ne peuvent plus me demander si j’en ai parlé avec mon ex-mari, avec mon patron, avec toi mon amour ? Eux ils ne peuvent pas. Mais vous non plus. Personne ne peut pour moi.

Mes proches ne peuvent plus me dire de me battre, ne peuvent plus me dire de me ressaisir, que ma réussite dépend de moi. Plus rien ne dépend de moi.

Les autres ne peuvent plus me juger, dire que j’ai changé, que je suis bizarre, que ça ne va pas, mais quoi, que c’est dommage parce qu’avant j’étais plutôt sympa.

Et toi, tu n’as plus à traîner partout une âme dépressive, désespérée, qui n’arrive plus à sourire. Une femme perdue, qui incite les amis aux reproches, parce qu’elle n’appelle plus, elle n’invite pas, elle ne s’intéresse pas. Dis-leur bien que je ne peux pas m’intéresser, je n’ai plus de place dans ma tête pour la curiosité.

Aujourd’hui, c’est moi qui n’en peux plus. Je dois tout laisser. Et je me déchire à devoir laisser mes enfants. Mais je n’ai pas le choix. Tu comprends, je n’ai plus la force de les accompagner ni de les épauler. Ils grandissent et je suis tétanisée par leurs questions, par ma responsabilité. C’est trop lourd. Je jure que je les aime, ne laisse personne croire le contraire. Il y a que mon amour s’est noyé dans ma peur et dans mes angoisses. Mon amour est inutile et nocif. Mon amour me tue avec le reste, avec la vie.

Il ne reste que mon corps, trop lourd, trop vieux, trop fatigué dans ce lit défait. Ce lit où j’aurais aimé t’aimer une dernière fois.

Je vais m’y glisser pour la nuit, lorsque cette lettre sera finie et que j’aurai avalé les somnifères de toute une vie.

Je ne me fais pas d’illusion, j’en entends déjà me traiter de lâche, d’enfant gâtée qui n’a pas vu son bonheur. C’est peut-être cela, je n’ai pas vu mon bonheur.

Tu es celui que j’ai aimé. Je ne te quitte pas, mais je quitte la vie.

 

32 réflexions sur “ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #37

  1. Il est vraiment poignant ton texte. Il nous entraîne vers une chute que l’on sait inexorable au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture. Et pourtant, on aimerait une autre fin, on aimerait que le goût de vivre réapparaisse in extremis.

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  2. jmb14

    Pfou… Lire ça après la mort de Bowie, ça laisse sans voix…
    Merci pour ce beau moment de lecture et de vérité.
    J’ai vraiment beaucoup aimé.
    Le mien se trouve dans la liste.. A toi de le trouver…
    (petit mot si tu trouves ? )

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  3. Benedicte D.

    Je ne crois pas que son amour arrivera à temps pour la sauver…Cette fin nous aurait peut-être été accordée avant que l’écrivain qui s’affirme en toi ne prenne le dessus sur ton envie de faire plaisir et de colorer le monde en rose…C’est un très beau texte en accord avec une certaine mélancolie qui se dégage de cette photo….Oui la vie peut être si pesante parfois qu’il peut nous venir l’envie de la quitter.Il y a ceux qui vont au bout de leur projet et ceux qui continuent à se battre en espérant des jours meilleurs ou un nouveau départ….

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    • merci Bénédicte. Tu as probablement raison.C’est aussi l’idée de ces textes courts, laisser à chacun l’envie d’inventer la suite qui lui convient. Comme le message qui se dégage d’un tableau, d’une photo, toujours très personnel.

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  4. Merci Anne-Véronique pour ta déclinaison très triste à partir de cette photo. Je suis assez épatée par la diversité des regards de ceux qui ont participé à l’atelier et aime beaucoup la tonalité grise du tien.

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  5. Tres beau texte. Je pensais qu’elle allait se défenestrer.. Sacré exercice de style.. Evidemment tout ceci n’est que pure fiction réalisé par des pros. N’essayer pas de faire la même chose chez vous ;-)

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  6. Nady

    Quel plaisir de te retrouver à notre rendez-vous hebdomadaire Anne-Véronique et quel superbe et fort texte pour ce retour !!! Au début, le plaisir de retrouver ta plume me faisait sourire puis avec ton écriture sonnant si juste j’ai eu un mauvais pressentiment sur la chute alors ai tardé ma lecture pour encore plus savourer les tournures de tes phrases mais j’ai dû accepter ta chute désespérée… J’y vois toutefois un petit espoir car dans son désespoir, elle a oublié qu’elle avait quand même réussi à séduire avec sa belle âme celui qui n’a pas encore émergé du sommeil dans son lit et je veux croire qu’il saura appeler les secours à temps pour ensuite réussir à la faire guérir de sa dépression. Il y aura donc un avant avec celui à qui elle écrit et un après avec celui qui la sauvera ;) merci encore pour ce beau et profond texte ! Belle et douce semaine à toi !

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  7. Très joli texte où les négations qui se multiplient à chacune des lignes font monter une angoisse terrible, on souffre avec ton personnage et on aimerait tellement lui dire, allez, viens, Jeff, t’es pas tout seul. ♥

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