ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #22

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Voici ma 22ème participation  à l’atelier d’écriture de Bric à Book et une photo originale de Julien Ribot.

Pour découvrir les propositions des autres participants, c’est ici 

Allez voir, il y a du talent chez Leiloona !


AMNESIE

Alors, nous y sommes.

Cette pièce devrait me rappeler quelque chose. Ces ciseaux, ce bois, cet établi devrait me faire vibrer. J’attends, mais il ne se passe pas grand-chose.

La pièce est sombre, l’endroit est froid. Ma femme se tient derrière moi. Elle serre son cou de sa main. Une façon de maitriser son souffle, de ne pas me faire entendre l’oxygène qui lui manque.

Malheureusement, rien ne bouge, rien ne tremble, le sol reste ferme. Mes jambes ne fléchissent pas. Mon souffle n’est pas court. Mes yeux boivent l’endroit, mon nez s’emplit de son odeur. Mes mains touchent le bois de la table. Je caresse les outils, de tous mes doigts. J’essaye de me rappeler leur histoire, notre histoire commune. Je gratte le fer des lames pour faire apparaitre n’importe quoi, quelque chose, une aspérité, un indice. Je ferme alors les yeux, je les soude, je les serre, comme je pourrai serrer un corps aimé. Je me concentre si fort…

J’aimerais tant me retrouver. Comprendre. Vibrer.

Pour moi bien sûr ! Mais aussi pour faire plaisir à cette femme qui dit être la mienne. Ces yeux ne m’ont jamais quitté. J’ai vu nos photos. Son visage se penche toujours sur le mien. Elle m’a parlé de nos souvenirs. Elle m’a raconté notre rencontre, nos voyages, nos vies, mêmes nos douleurs. Pourtant, elle ne m’a pas encore raconté notre vie amoureuse. Je n’ai pas osé lui demander. Nous ne sommes plus assez intimes.

J’aurais bien des questions :

Avant mon accident, nous aimions-nous toujours autant ? Après 20 ans de vie commune ? Etions-nous complices, amants, rieurs, gourmands ? Avions-nous des conflits ? Des tourments ?

Elle ne me dit rien de tout cela. Elle ne me montre que le beau, pour me donner envie de revenir… Puis-je seulement revenir ?

Ici, j’y ai passé ma vie. A les entendre, j’étais là, à travailler le bois, dans ce garage, dès que possible.

Le jour, la nuit. Qu’il pleuve, qu’il vente, que le ciel soit bleu ou qu’il soit gris. Toute ma vie était ici. Avais-je quelque chose à fuir ? A oublier ?

Puisque rien n’est resté, que ne suis-je mort ?

Ma femme se désespère. Sa main a quitté son cou, elle ne craint malheureusement plus le choc de la mémoire. Elle réalise qu’elle ne reviendra probablement pas. Pas aujourd’hui en tous les cas. Ses bras pèsent des tonnes, et pourraient frôler le sol. Son dos a mille ans, son cou ne soutient plus sa tête qui part en avant prête à rouler entre ses pieds. Ses yeux se ferment, sa bouche se tort. Son espoir est mort.

Je veux quitter cette pièce qui ne me parle pas. La colère me broie. Je me retourne furieux, mon bras accroche la table, ma main agrippe une petite sculpture que je n’avais pas remarquée jusque-là…

Je ferme mes yeux, mes mains l’explorent, la caressent, la ressentent. Elle est lisse, et si douce. Ses formes épousent mes doigts instantanément. Je ressens la courbe d’une hanche, la finesse d’une taille. Je connais le dessin de sa fesse ronde ferme, gourmande. Je descends sur cette cuisse, puis je remonte sur son buste et reconnais son sein, son épaule, son cou, son menton, son front. L’angle de sa mâchoire, le dessin de cette oreille. Celle que j’aime, que je mordille, à qui je dis « Je t’aime ».

Et tout me revient. Mes yeux fermés, ma mémoire se souvient, les images se précipitent, se bousculent, se chevauchent parfois. Tout n’est pas limpide, mais l’évidence est là : J’attrape la main de mon amour, je caresse son bras, comme le bras de la statue que j’ai taillée à son image. Mon corps se souvient. Mon cœur se rappelle. Le bois est bien vivant puisqu’il redonne vie aux amours qui se meurent. Je serre son bras je descends à sa main je la prends, je lui vole son regard qui s’enfuyait déjà vers un autre espoir à inventer. Et je lui chuchotte juste…

Tu vois, Marie, je me souviens que je t’aime. C’est bien suffisant, ne crois-tu pas ?

Alors, enfin, Marie me sourit…


29 réflexions sur “ATELIER D’ECRITURE BRIC A BOOK #22

    • Oh oui moi aussi. Bien plus fine que la mémoire du cerveau. Combien de fois j’ai pu reconnaitre une odeur, une matière sans forcément replacer le contexte… la mémoire du corps… belle semaine natchoco et merci pour ta visite :)

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